Du 8 septembre au 12 septembre 1881
Interprétation des livres sacrés. — Le Meïdan Chah. — Comparaison entre le Meïdan Chah et la place Saint-Marc à Venise *. — Le pavillon Ali Kapoii. — La masdjed Chah. — Les divers types de mosquées. — Les ablutions. — La
prière. — Nécessité d’orienter les mosquées dans la kéhla (direction de la maison d’Abraham). — La masdjed djouma. — Le mihrab cle la mosquée d’Almansour. — Visite chez un seïd. — Histoire d’un missionnaire laïque à Djoulfa. — Les descendants de Mahomet. — Les impôts exigés en vertu des sourates du Koran.
* Comparaison entre le Meïdan Chah et la place Saint-Marc à Venise
N’est-il pas singuher de rencontrer dès la fin du seizième siècle, dans un pays où l’art a toujours conservé un caractère essentiellement libre, une de ces grandes ordonnances caractéristiques de l’architecture française du dix-septième siècle et des ruineuses fantaisies du roi-soleil? C’est à se demander si l’âme de l’un des grands constructeurs de la Rome impériale, avant de transmigrer dans le corps du Dernin ou de Le Nôtre, ne se serait pas incarnée dans l’architecte du Tchaar-Rag et du Meïdan Chah.
Sans essayer d’élucider après Pythagore une aussi grave question, je constate simplement qu’il n’existe pas dans le monde civilisé une place fermée digne de rivaliser en étendue, en symétrie et même en beauté avec l’esplanade de la masdjed Chah. Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle : les rares voyageurs venus en Perse au dix-huitième siècle s’accordent à dire qu’aucune ville d’Europe ne présente un ensemble de constructions comparable au Meïdan Chah d’Ispahan.
La première fois que j’ai traversé l’esplanade, je me suis pourtant souvenu de la place Saint-Marc. Toutes deux sont entourées de bâtiments à arcades réunis à l’une des extrémités par un temple magnifique; la mosquée Cheikh Loft Oiillah, placée sur la gauche de la masdjed Chah, rappelle par sa position la grande horloge vénitienne, tandis que, sur la droite, à la place du campanile, s’élève le pavillon connu sous le nom d’Ali Kapou.
Ne prolongeons pas ce parallèle : il ne serait pas à l’avantage de l’Italie. Je chercherais en vain à Venise : un ciel admirablement pur faisant vibrer sur un fond d’un bleu presque noir les émaux turquoise mêlés aux volutes blanches ou jaunes des coupoles et des minarets ; le soleil radieux qui semble étendre sur tous les édifices un mince glacis d’or ; les nombreux chameaux dont la grande taille se perd dans l’immensité du cadre qui les entoure; et enfin, ces musiciens venant, en souvenir du culte de leurs ancêtres, saluer le soleil, symbole des forces vivantes de la nature, à l’instant où il s’éteint dans les ombres du crépuscule et où il renaît chaque matin au lever de l’aurore.
Et découvrez l’expo en ligne sur les sociétés de Géographie à la Bibliothèque de Toulouse

![Du 6 septembre au 7 septembre 1881.
Partie de campagne à Coladoun. — [minars djonbouns ] Les minarets tremblants *. — Puits d’arrosage. — Culture autour d’Ispahan : tabac,coton. — Amendements donnés aux terres. — Les voitures en Perse.
* Les minarets tremblants. Marcel [Dieulafoy] fait l’expert.
Qui ne connaît en Perse, au moins de réputation, les minars djonbouns (minarets tremblants) ? […]De chaque côté de la baie s’élèvent les minarets; un gardien monte au sommet de l’un d’eux et imprime de ses mains de violentes secousses à la muraille. Sous ses efforts réitérés la tour oscille sur elle-même et transmet son mouvement à sa voisine. Quand l’action extérieure cesse, la construction reprend peu à peu son équilibre.
En présence de ce phénomène vraiment étrange, les musulmans ont crié au miracle et prétendu que le saint personnage enseveli dans le tombeau s’agitait et mettait l’édifice en mouvement ; les philosophes persans ont fait ouvrir le sarcophage et se sont assurés de visu de l’immobilité du mort. Le cas devenant très grave, les savants européens s’en sont mêlés et ont déclaré que les tours étaient construites à l’extrémité d’une pièce de bois horizontale posée en équilibre sur l’extrados de la voûte. L’explication n’est guère plausible, car en ce cas le mouvement d’oscillation se compliquerait d’un mouvement de translation de haut en bas. Il n’est pas d’ailleurs de pièce de bois assez solide pour supporter sans se rompre un poids aussi considérable que celui des minarets.
En reconnaissant au premier coup d’oeil l’âge d’une mosquée ou d’un monument, Marcel s’est fait depuis notre entrée en Perse une réputation d’oracle : nous ne sommes pas passés dans une grande ville, nous n’avons pas assisté à une seule réception, sans qu’on lui ait demandé d’expliquer les mouvements des minars djonboims. Il a refusé de se prononcer avant d’avoir vu ces édifices, mais aujourd’hui il peut faire connaître librement sa pensée, car, si la classe pauvre et surtout les femmes persanes croient aux miracles, les gens instruits, à part leur confiance dans l’astrologie judiciaire, se montrent fort incrédules.
Après avoir examiné avec soin le monument, Marcel constate que les deux tours, d’ailleurs fort légères, sont raidies par une pièce de bois noyée dans le giron de l’escalier. Chaque minaret, étant planté sur une sorte de crapaudine, peut décrire des oscillations de très faible amplitude autour de son axe vertical. Ces oscillations, perceptibles seulement au sommet, déterminent une série de chocs sur le tympan MN de la voussure, chocs qui se répercutent sur la tour B. Sous cette influence, le minaret B entre lui-même en mouvement, tandis que les maçonneries du tympan restent immobiles ; c’est, on le voit, l’application fortuite d’un théorème de mécanique élémentaire. L’amplitude des oscillations répercutées est d’ailleurs beaucoup plus faible que celles décrites par la tour A, sur laquelle on agit directement. Un fait nouveau tendrait à prouver l’exactitude de ce raisonnement : une personne placée en D, à la base de l’arcature, reçoit dans le dos, pendant toute la durée de l’expérience, des chocs semblables à ceux qu’elle percevrait si l’on ébranlait à coups de bélier la paroi extérieure. de la muraille. Ce phénomène ne se produirait pas si, au lieu d’osciller autour de leur axe, les tours étaient soumises à un mouvement de translation verticale.
Dans ce dernier cas il n’y aurait pas seulement des fissures en M et en N, mais des lézardes horizontales, divisant en deux tronçons le fût cylindrique des minarets. Or il est facile de vérifier que leur maçonnerie n’est interrompue en aucun point.
chapitre 15
Découvrez l’expo en ligne sur les sociétés de Géographie à la Bibliothèque de Toulouse](http://25.media.tumblr.com/tumblr_lsaa38s2bq1r2xjqpo1_r1_250.jpg)

![du 25 août au 1er septembre 1881
La fondation d’Ispahan. — L’histoire de la ville. — Ses monuments. — Le palais des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes). — Le général-docteur Mirza Taghuy khan. — Le pavillon des Hacht-Bechet (Huit-Paradis). — Audience du sousgouverneur. — La vieillesse de chah Abbas. — Salle du Çar-Pouchideh. — Le prince Zellè sultan. — Les faïences persanes. — La médressè de la Mère du Roi. — Un caravansérail. - [Aspect masculin* ].
* Aspect masculin Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de tapis. L’un d’eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées. J’accepte son offre avec d’autant plus d’empressement qu’il est marié, prétendent les matrones d’Ispahan, à l’une des plus jolies femmes de la ville. L’entrée de l’andéroun sera difficile à forcer, et j’aurai bien du mal à me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus aimables. ”Votre esclave a vu du premier coup d’oeil que ce jeune homme est le fils de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l’on n’en soit point frappé. ” Les Persans, sans oser se l’avouer, ont si peu de confiance dans la vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand plaisir. Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s’est confondu en remerciements.
chapitre 13
(découvrez l’expo sur les sociétés de Géographie à la Bibliothèque de Toulouse )](http://24.media.tumblr.com/tumblr_ls8hzs32pD1r2xjqpo1_400.jpg)
![du 16 août au 21 août 1881
Arrivée à Ispahan. — Tchaar-Bag. — Djoulfa. — Le couvent des Mékitaristes. — Le P. Pascal Arakélian. — Origine de la colonie arménienne. — Destruction de Djoulfa sur l’Araxe. — Établissement des Arméniens dans l’Irak. — Un dimanche à Djoulfa. — L’évêque schismatique et son clergé. — Les Soeurs de Sainte-Catherine. — La préparation de l’opium* . — Une noce arménienne.
* La préparation de l’opium Nous avons visité hier la fabrique d’opium de M. Coflignon. Les sucs recueillis autour des incisions faites aux capsules du pavot sont apportés dans des bassins de cuivre et traités de deux manières différentes, suivant qu’ils doivent être employés à des préparations pharmaceutiques ou fumés. Dans le premier cas, on se contente, après avoir fait évaporer l’eau contenue dans le sirop, d’étendre l’opium sur des planches avec des lames de fer très plates; puis, quand il est réduit en pâte et débarrassé des matières étrangères, on le divise en boules d’égal volume, qu’on laisse sécher sur de la paille avant de les envoyer en Angleterre ou en Hollande. Quand, au contraire, l’opium est destiné aux fumeurs, les ouvriers le nettoient, le pétrissent comme l’opium pharmaceutique et le mélangent ensuite avec une certaine quantité d’huile destinée à faciliter sa combustion. Après avoir amalgamé soigneusement ces deux matières en les foulant aux pieds comme de la vendange, on les repasse de nouveau sous le couteau, de manière à éliminer le liquide excédant et à donner, par une dernière manipulation, une plus grande finesse à la pâte. Les boules sont ensuite expédiées en Chine, aux Indes, ou vendues en cachette à quelques Persans. La culture du pavot est une grande source de revenus pour la campagne d’Ispahan, qui produit des sirops de première qualité. Pris sur le lieu de production, l’opium se vend déjà à un prix très élevé ; une boule coûte une livre anglaise, et une charge de mulet vaut de cinq à six mille francs.[environ 22 0000 € en valeur du franc en 1910 ]
Chapitre 12](http://25.media.tumblr.com/tumblr_ls8hpfK5lC1r2xjqpo1_250.jpg)




![1er au 5 juin 1881 - Téhéran.
Le docteur Tholozan. - Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. - Palais du Negaristan. - Andéroun royal. - Portraits de Fattaly shah et de ses fils. - Audience royale. - [Chapeaux*]. - Nasr ed-din chah.
Marcel (Dieulafoy) est malade. Jane le soigne. Le 5 juin, l’audience devant le Shah peut enfin avoir lieu.
* Chapeaux Plusieurs serviteurs entrent en courant dans le salon et annoncent que le shah descend dans le jardin, où il va nous recevoir afin d’ôter à la présentation tout caractère officiel. Après avoir enfoncé solidement nos chapeaux sur nos têtes, dans la crainte de les enlever devant le souverain, ce qui serait de la dernière grossièreté, nous sortons.
Lisez le chapitre 7](http://24.media.tumblr.com/tumblr_lrrxe40yqd1r2xjqpo1_400.jpg)